Merci à mes élèves pour ce magnifique cadeau. Votre présence, votre confiance et votre belle énergie me motivent chaque jour à continuer à partager le yoga avec tout mon cœur
Références scientifiques qui inspirent cet article
Papez, J. W. — circuit des émotions, hypothalamus, hippocampe, gyrus cingulaire.
Cannon, W. B. & Bard, P. — rôle du système nerveux central dans l’expression et l’expérience émotionnelle.
Damasio, A. — états corporels, marqueurs somatiques et décision.
Barrett, L. F. & Lindquist, K. — émotions comme constructions situées entre sensations corporelles, concepts, langage, mémoire et culture.
Zaki, J. — importance de la connexion humaine et de l’empathie comme compétence.
Brewer, M. — rôle adaptatif des relations sociales.
Ditzen, B., Sahi, R. S., Haslam, C., Holt-Lunstad, J. — liens entre relations sociales, bien-être, stress, santé et longévité.
Tsai, J. L. — influence de la culture sur l’expression, la gestion et la compréhension émotionnelle.
Keller, H. — socialisation émotionnelle, culture et limites des modèles centrés uniquement sur les populations WEIRD.
Klimecki, O., Singer, T., Goetz, J., Decety, J., Jackson, P., Shamay-Tsoory, S. — empathie, compassion, régulation sociale et soutien dans les relations humaines.
Yoga et enracinement
...C'est vrai, il faisait longtemps que je n’avais pas écrit..
Peut-être parce que certains chemins intérieurs demandent d’abord du silence avant de redevenir des mots. Peut-être aussi parce qu’il y a des périodes où l’on ressent beaucoup, où l’on traverse beaucoup, mais où les mots arrivent seulement après, comme une respiration plus lente et avec une énergie complètement renouvelée!
Ces derniers temps, je pense beaucoup au corps. Au corps qui porte, qui protège, qui se contracte, qui se souvient. Au corps des enfants, encore si ouvert au monde. Au corps des adultes, souvent fatigué d’avoir trop tenu. Et à cette chose simple, presque ancienne : respirer ensemble.
Je pense aussi à ces moments où une rencontre, un regard calme, une présence nouvelle, nous fait imaginer qu’un lieu intérieur peut encore se construire. Pas forcément un foyer déjà donné, ni une famille comme on l’a apprise dans les livres ou les histoires des autres. Plutôt un espace vivant, fragile et réel, que l’on bâtit petit à petit : avec de la confiance, de la patience, des gestes simples, et cette envie profonde d’apprendre à être bien avec quelqu’un sans se perdre soi-même.
Le yoga, pour moi, n’est pas seulement une pratique physique. C’est une manière de revenir au sol. De retrouver un axe. De sentir que l’on peut habiter son corps avec plus de douceur. C’est aussi une manière de créer du lien : avec soi-même, avec les autres, avec la nature, avec ce vivant plus grand que nous.
Dans un monde qui va très vite, le yoga peut devenir un espace de sécurité, de lien et d’enracinement. Pour les enfants, mais aussi pour les adultes. Un lieu où l’on n’a pas besoin de réussir, ni de performer, ni de correspondre à une image. Un lieu où l’on peut simplement sentir : je suis là, je respire, mon corps existe, le sol me soutient.
Le yoga n’est pas une performance
Avec les enfants, cette idée devient encore plus évidente.
Un enfant n’a pas besoin d’une posture parfaite. Il n’a pas besoin de faire “comme il faut”. Il a besoin d’un espace où il peut explorer son corps sans peur de se tromper. Il peut devenir un chat, un papillon, un arbre, une rivière, une graine ou un petit rocher calme au soleil. Il peut rire, tomber, recommencer, inventer, observer ce qu’il ressent.
Le yoga avec les enfants est d’abord une porte d’entrée vers le corps. Une manière douce de découvrir l’équilibre, la respiration, l’attention, le mouvement et le repos. C’est un langage simple, mais profond. Le corps apprend à travers le jeu. L’enfant comprend par l’expérience, avant même d’avoir les mots pour l’expliquer.
Et peut-être que les adultes aussi ont besoin de cela : retrouver un rapport au corps moins exigeant, moins dur, moins contrôlé. Revenir à une pratique où l’on ne cherche pas à être parfait, mais à être présent.
Les recherches sur l’émotion rappellent que nos états affectifs ne sont pas de simples idées abstraites : ils impliquent le corps, l’expression, l’action, les sensations internes, la mémoire et l’interprétation de la situation. Dans cette perspective multicomponentielle de l’émotion, l’enfant ne “comprend” pas seulement avec sa tête : il apprend avec tout son organisme, avec son souffle, ses gestes, son attention et son environnement.
Le corps apprend avant les mots
On dit souvent à un enfant : “calme-toi”. Mais le calme ne se commande pas toujours par les mots.
Le système nerveux d’un enfant est très sensible à ce qui l’entoure : le regard, la voix, la respiration de l’adulte, la lenteur des gestes, la qualité de présence. Un enfant ne se calme pas seulement parce qu’on lui demande de se calmer. Il peut commencer à se réguler lorsqu’il ressent autour de lui un environnement plus stable.
C’est ici que le yoga devient précieux.
Quand un adulte respire plus lentement, parle avec douceur, propose un mouvement simple et reste présent sans imposer, l’enfant reçoit un message corporel : ici, je suis en sécurité. Ici, je peux relâcher un peu. Ici, je peux sentir mon corps sans danger.
Les neurosciences affectives montrent que l’émotion relie le corps et le cerveau. Dès Papez, puis avec Cannon et Bard, les émotions sont pensées comme des processus qui mobilisent des circuits entre structures cérébrales, corps et expérience subjective. Plus tard, Damasio a aussi insisté sur l’importance des états corporels dans la décision et dans la manière dont nous donnons du sens à ce que nous vivons. Autrement dit, le corps n’est pas un simple véhicule : il participe à notre manière de sentir, de choisir, de nous protéger et de nous relier.
Dans cette perspective, une pratique de yoga simple peut devenir un petit laboratoire de sécurité intérieure. Respirer comme une fleur, sentir ses pieds comme des racines, ralentir un mouvement, s’allonger quelques secondes en écoutant le souffle : ce sont des gestes modestes, mais ils apprennent au corps une chose essentielle. Il est possible de revenir à soi.
Les travaux contemporains sur les émotions, notamment ceux de Barrett et Lindquist, rappellent aussi que nous interprétons nos sensations corporelles à partir du contexte, du langage, de la mémoire et de la culture. Cela signifie qu’un même cœur qui bat vite peut être compris comme de la peur, de l’excitation, de la joie ou de l’élan selon l’histoire que le corps et l’esprit construisent autour de cette sensation...
Le yoga peut alors offrir un autre récit au corps : ce que je sens n’est pas forcément un danger ; cela peut être une énergie à accueillir, à écouter, à transformer.
L’enracinement : une sagesse du vivant
La Terre nous enseigne cela depuis toujours.
Elle ne se dépêche pas, elle transforme lentement, les rivières creusent leur chemin avec patience, les arbres grandissent en silence, les volcans, souvent associés à la destruction, participent aussi à la création de nouveaux paysages, de nouveaux sols, de nouvelles formes de vie. Le vivant n’est pas immobile il change, il s’adapte, il traverse, il recommence!
L’enracinement n’est donc pas une rigidité. Être enraciné ne veut pas dire être figé, un arbre est stable parce qu’il a des racines, mais aussi parce qu’il sait bouger avec l’air. Un sol vivant n’est pas un sol fermé...il respire, il accueille, il transforme...
Dans le yoga, nous retrouvons cette intelligence du vivant, sentir les pieds au sol peut devenir une première expérience d’ancrage. Faire la posture de l’arbre peut devenir un jeu, mais aussi une manière de sentir;je peux être stable et vivant en même temps. S’allonger comme un rocher peut devenir une invitation à déposer le corps. Respirer comme une fleur peut ouvrir un espace de douceur.
La nature devient alors un langage, elle nous permet de parler du corps sans le rendre compliqué. Racines, souffle, graine, rivière, papillon, volcan, arbre, les images aident les enfants à comprendre avec leur imagination, et les adultes à retrouver une part plus sensible d’eux-mêmes.
Dans certaines approches culturelles et éducatives, le lien au territoire, au vivant et à la communauté n’est pas séparé de la manière de comprendre les émotions. Les travaux présentés autour de la culture, de l’appraisal et de la régulation émotionnelle, notamment chez Tsai et Keller, rappellent que les émotions ne sont pas seulement individuelles; elles sont aussi façonnées par les milieux, les valeurs, les appartenances et les manières d’habiter le monde.
Cela me touche profondément, parce que le yoga n’est pas seulement une pratique “sur un tapis”. C’est aussi une manière de demander : quel type d’espace voulons-nous créer autour de nous ? Quel climat voulons-nous offrir aux enfants ? Quelle présence voulons-nous cultiver dans nos liens ? Quel sol intérieur voulons-nous apprendre à habiter ?
Créer du lien : un foyer au sens large
Quand je parle de yoga en lien avec les enfants et les adultes, je ne pense pas seulement à la famille au sens classique.
Il peut s’agir d’un parent et d’un enfant, bien sûr. Mais aussi d’un grand-parent, d’une tante, d’un frère, d’une amie, d’un groupe, d’une communauté, d’un cercle de personnes qui apprennent à être ensemble. Nous pouvons aussi créer une famille symbolique : un espace où chacun se sent accueilli, respecté, reconnu dans son rythme.
Parfois, ce foyer commence très discrètement. Dans une conversation calme. Dans une promenade. Dans une présence qui ne force pas. Dans une manière de dire bonjour ou montrer qu'on prendre soin d'autrui avec constance. Dans ce sentiment presque timide que l’on pourrait, peut-être, construire quelque chose de plus doux que ce que l’on a connu avant.
Les relations humaines jouent un rôle profond dans notre équilibre. Zaki rappelle que nos sociétés reposent sur la connexion humaine ; Brewer montre que les relations sociales ont participé à notre adaptation ; et plusieurs travaux cités dans la psychologie sociale des émotions indiquent que les relations proches sont liées au bien-être, à la longévité, à la diminution du stress et au rétablissement. Le lien n’est donc pas seulement une idée romantique ou poétique : il est aussi une condition biologique, psychologique et sociale de notre santé.
Pratiquer ensemble crée une mémoire particulière on se regarde, on rit, on tombe, on recommence on découvre que l’équilibre peut se construire à deux. On apprend que le silence peut être partagé. On comprend que le lien n’a pas toujours besoin de grands discours; parfois, il passe par un souffle commun, une posture simple, un moment de présence.
Dans un monde où tout va vite, ces petits rituels sont importants. Ils créent des repères. Ils disent au corps : il existe des moments où l’on peut ralentir. Il existe des espaces où l’on peut être accueilli. Il existe des liens qui ne demandent pas de performance.
Une pratique simple, mais pas superficielle
Une pratique très courte peut déjà avoir beaucoup de valeur.
Quelques minutes suffisent parfois : respirer comme une fleur, arrondir le dos comme un chat, ouvrir les genoux comme les ailes d’un papillon, devenir un arbre avec des racines, puis se déposer comme un rocher calme. Ces gestes sont simples, mais ils peuvent devenir des repères corporels.
L’enfant n’apprend pas seulement une posture. Il apprend une possibilité : quand mon corps est agité, je peux respirer. Quand je me sens dispersé, je peux sentir mes pieds. Quand j’ai besoin de sécurité, je peux revenir au sol. Quand je suis avec quelqu’un, je peux partager un moment sans parler beaucoup.
Et l’adulte, lui aussi, peut réapprendre cela.
Parce que nous avons souvent oublié que le corps n’est pas seulement ce qui nous permet d’avancer. Il est aussi ce qui nous permet de revenir. Revenir au présent. Revenir au souffle. Revenir au lien. Revenir au vivant.
Les travaux sur l’empathie et la compassion, notamment ceux de Decety, Jackson, Shamay-Tsoory, Klimecki, Singer et Goetz, rappellent aussi une nuance importante : ressentir avec l’autre peut parfois nous submerger, tandis que la compassion permet de rester relié tout en gardant une énergie d’aide, de tendresse et de soutien. Cette distinction me semble essentielle dans la transmission du yoga : il ne s’agit pas seulement d’ouvrir le cœur, mais aussi d’apprendre à ne pas se perdre dans ce que l’on ressent.
Le yoga peut alors devenir un espace où l’on apprend cette forme de présence : être touché, sans être envahi. Être sensible, sans s’effondrer. Être en lien, sans disparaître.
Ajouter un commentaire
Commentaires